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Ce blog est celui de Musica, festival international de musiques d'aujourd'hui de Strasbourg
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20 sept 2013

CONCERTS SOUS CASQUES
T'entends ?

Jeudi 18 septembre. 14 heures. David Jisse, producteur de radio, Christian Zanési et Thierry Balasse, compositeurs, viennent tout juste de sortir du train et passent la porte des bureaux du festival Musica. Ils ont fait bon voyage, malgré que « David ait été très dissipé » selon les dires de Christian Zanési. Malicieux, ce « trio particulier » est celui qui vous fera voyager casqués, aux sons des musiques électroacoustiques.

Pourquoi vous définissez vous vous-mêmes en « trio particulier » ?

David Jisse : On est trois profils très singuliers. Thierry est musicien, compositeur, animateur d'une série de création avec sa compagnie Inouïe, Christian travaille au GRM (Groupe de recherches musicales), moi je suis un ex de La Muse En Circuit [studios à Alfortville dédiés aux musiques contemporaines, ndrl.]. Chacun a son parcours. Je trouve que cette rencontre est assez singulière.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

D.J. : Tout simplement, au coin du bois. Tu faisais quoi ce soir là Christian ? (Rires).

Thierry Balasse : Moi, Christian m'a fait découvrir la musique électroacoustique. Je m'occupais du son sur un festival de théâtre et Christian s'occupait de la composition. Je venais d'un milieu où on ne connaissait pas du tout ces musiques là, et c'est à travers lui que j'ai découvert ce monde. David, c'est par le biais de La Muse en circuit qui m'a hébergé.

D.J. : Avec Thierry, nous formons un duo pour ces concerts sous casques. La troisième personne varie et là, de pouvoir le faire avec Christian, c'est très intéressant.

Le « bureau » de Christian Zanési pour les concerts sous casques

Comment avez-vous décidé de monter ces concerts sous casques ?

T.B. : En fait, je faisais un spectacle avec le chorégraphe Vincent Dupont pour lequel tous les spectateurs avaient des casques. Donc j'avais exploré cette écoute sous casque. Et c'est en venant voir ce spectacle que David a eu l'idée de nos concerts.

D.J. : C'est une situation acoustique très particulière qu'on a explorée et approfondie du fait de nos personnalités. Moi je suis très porté vers le textuel, la narration et la transformation de la voix. Thierry est autour du son concret et transformé en direct, c'est à dire du jeu instrumental électroacoustique, et puis la troisième personne c'est toujours une personne qui travaille autour d'une forme d'électronique, quelle qu'elle soit. Christian, tu peux peut-être expliquer ce que tu fais ?

Christian Zanési : Moi, j'ai la culture de l'électroacoustique, mais maîtres sont Pierre Schaeffer, Pierre Henry, Luc Ferrari, Stockhausen. Depuis quelques années, je suis d'une certaine manière sorti des studios et je pratique la composition et je deviens l'instrumentiste de mes propres sons. On a des dispositifs aujourd'hui qui nous permettent d'avoir une approche très ludique de ces matériaux, si bien que quand David et Thierry m'ont demandé d'intégrer le trio à l'occasion de Musica, l'idée m'a plu. On a répété deux fois, et finalement au bout de 12 secondes, ça nous semblait fonctionner. Parce qu'on est des musiciens avec une certaine expérience. Ça peut sembler un peu prétentieux de dire ça, mais on sait très bien réagir au son de l'autre, on entend, on écoute les sons de la vie. Etre musicien ce n'est pas seulement durant un concert, ça se passe aussi en ville, dans un café ou dans le silence de la campagne. C'est un exercice permanent d'appréciation des textures, des volumes, des profondeurs, des espaces, et quelque part on écoute toujours le monde avec une oreille de compositeur, c'est une manière de vivre. Même si nous trois n’utilisons pas les mêmes outils, on se retrouve assez facilement.

D.J. : Si nous venons d'horizons très différents, ce qui nous réunit c'est notre relation à l'écoute et à cette conscience qu'on voudrait faire partager que l'écoute, c'est le point central. Ça paraît être une banalité, mais nous sommes au festival Musica ! D'ailleurs, cette année, c'est une des premières fois où la programmation tient autant compte des phénomènes électroacoustiques ! Tout ça pour dire que nous nous sommes demandés ce qui unifie l'oreille. Le fond du public de Musica va plutôt écouter la morphologie d'une oeuvre : l'organisation formelle de la musique, son écriture. Nous, on préfère se demander comment on écoute avant de se demander comment on écrit.

C.Z. : C'est vrai qu'il y a quelque chose que j'ai découvert à travers ces concerts sous casques, c'est que tout le monde entend la même chose. Pourquoi ? Parce qu'on est dans les casques, on a les mêmes casques, les musiciens et le public. Quand vous allez écouter un concert classique, selon votre placement dans la salle, vous n'entendrez pas du tout la même chose. Là, on propose une expérience où le public est au même niveau que les musiciens. Ça ne veut pas dire que nous sommes contre les concerts, mais c'est une expérience singulière : on entend exactement ce que les musiciens entendent comme si on était tous dans la salle du chef d'orchestre, c'est ça l'idée.

T.B. : Et l'autre particularité des concerts sous casques, c'est qu'il y a un phénomène physiologique qui fait que les gens entendent les sons à l'intérieur de leurs têtes. Ce qui est un peu troublant parce qu'à la fois ils nous voient faire la musique à l'extérieur mais les sons sont vraiment à l'intérieur du crâne. Un peu comme si ils étaient eux-mêmes en train de produire les sons. Pour moi, il y a un phénomène d'hallucination, d'ailleurs, on voit très vite des membres du public fermer les yeux. Ils s'échappent de l'endroit, du visuel.

D.J. : C'est important ce que dit Thierry sur cette intimité. Ça renoue avec plein de choses qu'on a tendance à oublier : lorsque les sons sont enregistrés, ils le sont avec un micro qui est distancié de la source. En général, on écoute la restitution de ces sons avec un espace, tandis que là on se remet dans une situation acoustique singulière, on annihile la distance de l'écoute.

T.B. : Moi, par exemple, je joue avec des objets et des micros. Si je produis un son tout près du micro, c'est comme si je faisais le son à l'oreille du spectateur.

David Jisse, au micro pendant les concerts sous casques

Ce qui est troublant dans ce projet, c'est qu'il y a une notion d'individuel très forte, et en même temps, l'on écoute votre production au sein d'une assemblée...

T.B. : C'est tout le paradoxe. Et c'est ce qui fait, je pense, que les gens ont besoin d'aller-retours, ils ferment les yeux, les ouvrent pour se sentir au sein d'une communauté. Il y a l'écoute individuelle mais tout de même l'envie d'être ensemble.

D.J. : Ça joue avec des idées sociétales, si j'ose dire. Quand on voit les gens se balader avec leurs casques, ils sont dans cette chose là.

Avez-vous entendu parler de ces clubs qui ont fait l'expérience des Silent Disco ? Ces soirées où les fêtards écoutent de la musique sous casques ?

D.J. : J'ai vu passer ça oui. C'est très étonnant : tu arrives silence total, et tu vois les gens danser.

T.B. : Moi ça me parle moins, parce que l'argument est différent. Nous, ce qui nous intéresse c'est d'explorer le champ du possible musical avec ces écoutes là. Ces expériences là répondent souvent à des questions de nuisances sonores.

Vous parliez d'une approche ludique, c'est un moment dans la programmation de Musica qui s'annonce différent. C'est quelque chose qui vous parle de peut-être toucher un autre public ?

T.B. : C'est déjà ce que je voulais faire avec le Pink Floyd l'année dernière. (Retrouver notre billet sur La Face Cachée de la Lune)

D.J. : Oui c'est cette envie de souffler. C'est toute la question de la création contemporaine musicale, elle est parfois sectorisée. Globalement, c'est vrai que cette question d'écoute rassemble tout le monde.

Alors votre ambition c'est de faire découvrir la musique contemporaine autrement ?

T.B. : Oui, complètement. C'est pour cela que j'ai créé la compagnie Inouïe. Je pense qu'il faut s'ouvrir, si cette musique contemporaine ne s'ouvre pas, elle va mourir.

D.J. : Oui, je pense qu'elle est très menacée. Culturellement, on est un peu en régression. Il faut avoir cette attitude d'ouverture.

T.B. : C'est aussi une question qui se pose au GRM. Christian invite des musiciens de musiques actuelles pour croiser les publics.

Et vous, qu'écoutez vous au casque ?

D.J. : Rien, vous savez les musiciens n'écoutent jamais de musique. (Rires).

C.Z. : Avec Christophe Bourseiller, David Jisse et moi faisons cette émission sur France Musique : Electromania, donc on écoute beaucoup de musique. On découvre chacun les musiques que les uns et les autres proposent. On est dans un moment d'écoute intense, au casque.

D.J. : Ce qu'il y a d'intéressant c'est qu'on se dit souvent qu'il y a une différence entre l'écoute chez soi, en aérien, et au casque. On entend mieux les détails. C'est très particulier.

C.Z. : Et je ne trouve pas que ce soit autiste, parce que précisément on créé de très grands espaces dans la tête. Ce n'est pas quelque chose qui nous rapetisse, ça nous grandit, parce qu'il y a des illusions qui sont merveilleuses.

Concerts sous casques, les samedi 21 et 28 septembre à la salle des fêtes de l'Aubette à 11h et 15h.

Cécile Becker

Crédits photo : © Cécile Becker

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